Thèmes

afrique algerie amis amitié article assus badia belle bonne camus caricature caricatures

Rubriques

>> Toutes les rubriques <<
· Les caricaturistes d'Afrique du Nord (7)
· Les caricaturistes d'Afrique du Nord (7)
· Textes généraux (9)
· Textes historiques (11)

Rechercher
Derniers commentaires Articles les plus lus

· Kristel et Canastel des villages près d’ Oran
· L'école coranique
· Aïe! Oran, Oran de mi vida,
· La création des quartiers à Oran
· Salomon Assus 1850/1919- Alger- Peintre et Caricaturiste

· Ma rencontre avec Albert Camus à Oran
· Ma rencontre avec Albert Camus à Oran
· Ma rencontre avec Albert Camus à Oran
· La grande Synagogue d'Oran
· L' Oranie espagnole
· Ma rencontre avec Albert Camus à Oran
· Le Peuple pied-noir
· Les caricaturistes d'Afrique du Nord
· Les caricatures d'Afrique du Nord
· Les caricatures d'Afrique du Nord

Voir plus 

Abonnement au blog
Recevez les actualités de mon blog gratuitement :


Statistiques

Date de création : 31.07.2009
Dernière mise à jour : 05.01.2014
34articles


Les caricaturistes d'Afrique du Nord

Publié le 12/08/2010 à 10:55 par badiacaricaturesafn Tags : espagnols chretien musulman maltais juif caricature assus art vie air bonne chez enfants fond femme femmes animaux carte livre
Les caricaturistes d'Afrique du Nord

Scènes algériennes:  Ks! Ks!...

 

 

Caricature de Salomon Assus

 

Les juifs, les musulmans et les chrétiens, les Ahl el Kitab comme dit le Livre,  vivaient en relative bonne harmonie  à Bab el Oued. Quelquefois au marché, une dispute éclatait entre deux femmes pour des broutilles. Souvent pour la nourriture. Le verbe haut, la main souvent leste, on se crêpait le chignon, après les insultes. Tout cela se passait en trois secondes, puis le calme revenait, et les cris des marchands reprenaient le dessus. Ce n’était qu’une péripétie de plus. C’est que nos mères avaient le souci de garnir le panier pour leurs enfants. Qui n’a pas entendu «mange mon fils» ?

 

 

Dans cette carte postale «caricature» , de la série «Scènes algériennes», Salomon Assus a voulu exagérer le trait. Il reproduit une scène banale, mais avec une telle dramatisation qu'elle en devient risible. Pour créer ses caricatures, il tirait son inspiration de ses promenades quotidiennes. Nul doute qu’il ait vu une scène de dispute au marché, se déroulait devant lui. 

Pour celle-ci, il met un fusil baïonnette au canon entre les mains de la belligérante juive et une épée entre celle de la musulmane. Dans le fond du décor, les autres femmes se lamentent. Elles grimpent aux arbres, comme des enfants, pendant que l’une excite et l’autre pleure. Elles craignent une issue fatale.

Mais, la scène est théâtrale. Assus n’est pas un «va-t-en guerre», c’est un bon père de famille. La femme qui tient le fusil semble éberluée de l’avoir entre les mains, et le regarde d’un air hébété. Elle ne sait qu’en faire. Tandis que l’épéiste plus énergique, tient son arme comme un couteau, et vise à côté.  Ouf! pas de blessées.  Assus n’a pas oublié de lui imprimer un mouvement académique. La main gauche bien levée en équilibre, et les genoux fléchis pour l’assaut.

Cette scène de la vie quotidienne illustrée de manière caricaturale, souligne chez Salomon Assus, la maîtrise de son art. Cela fait rire, c’est le but recherché. Et puis! des mères de famille armées! c’est impensable, non?

Le Ks! Ks!... de la légende souligne encore plus, le ridicule de l’affaire. C’est une onomatopée employée pour exciter le combat des animaux.



Les caricaturistes d'Afrique du Nord

Publié le 09/08/2010 à 08:23 par badiacaricaturesafn Tags : drakoub message prussien article
Les caricaturistes d'Afrique du Nord

article faisant suite à: Dernière conquête

 

 

Le Tirailleur et le Prussien

 

Pour illustrer mon propos, voyez cette caricature de Drak-Oub, et comparez vous-mêmes le message.

Le tirailleur, mal fagoté dans une veste trop large, mais terriblement autoritaire, intime à un officier allemand à genoux l’ordre de lui cirer les pompes. Ceci, dans un langage presque châtié lui aussi.  Il s’agit d’un Sabir, très employé à l’époque. Vous avez dit raciste? Les européens parlaient un pataouète, les juifs un français où se mêlaient de l'arabe et de l'espagnol, avec plus ou moins d'accent selon leurs origines, les espagnols construisaient une nouvelle langue en oranie, le Jaïco.
En fait bien avant l'arrivée des Français, se parlait "una lingua franca" qui englobait les langues du pourtour méditérranéen. Dans ce peuplement nouveau et multiple, il s'agissait de se comprendre. Je vous assure qu'on se comprenait.

Légende:
«Ciri! kif kif li glace di Paris... inaldine Imam ... soubage! «
traduction:
Cirez! comme la glace de Paris, maudite ta religion.....    sauvage!

C’est sûr, avec de tels propos, nos prisonniers n’en menaient pas large en Allemagne. Les cartes postales furent toutes retirées de la vente.

Les caricaturistes d'Afrique du Nord

Publié le 07/08/2010 à 14:45 par badiacaricaturesafn Tags : 1918 1914 guerre assus algériens tirailleurs alsace lorraine afrique france article
Les caricaturistes d'Afrique du Nord

Dernière conquête

Caricature signée Assus- postée à Birkadem, Alger- le 31 juillet 1918.

 

 

Editée dans les années 14/18, elle commémore la participation des tirailleurs algériens, marocains et Sénégalais, dans la guerre de 14/18 en France.

 

Léopold Sédar Senghor écrivait: «Passant, Ils sont tombés fraternellement unis pour que tu restes Français».

 

C’est le 7ème Régiment de marche des tirailleurs issu de la division marocaine, qui stationne en Alsace du 6 juillet au 14 septembre 1914. Un des plus décoré, ce régiment reçut 6 citations à l’ordre de l’armée. Vers la fin de la guerre le 24 septembre 1918, il est transporté en Lorraine.  12 régiments de marche de Tirailleurs Algériens, 2 régiments de marche de Tirailleurs Marocains et 2 régiments de marche de Zouaves et de Tirailleurs, furent engagés pendant les hostilités.  Mais la situation de ces régiments évoluent constamment dans un brassage compliqué. En tout 32 bataillons d'Afrique du Nord, furent envoyés en métropole entre les mois d’août et septembre 1914.

 

Pour de plus amples informations sur ces régiments, vous pouvez consulter le site spécialisé d’Eric de F:      
http://chtimiste.com/regiments/tirailleurs.htm

 

Cette caricature «Dernière conquête «, souligne celle de l’Alsace sur les Allemands et en même temps, une fraternisation entre l’armée libératrice et la population.  Les caricatures de Salomon Assus collent à la réalité, mais d’une manière positive et non agressive.  Je pense en écrivant cela, à celles de Drakoub autre caricaturiste d'Algérie,  qui à la même époque édite des cartes postales ridiculisant les allemands.  A tel point, que le gouvernement vint à les interdire pour éviter des représailles sur les prisonniers français en Allemagne. Le pouvoir de la caricature dans ces temps de guerre atteint sa limite.

 

Dans l'article sur Drak-Oub, la  CP " Le prussien" illustre ce propos.



 


La grande Synagogue d'Oran

Publié le 18/06/2010 à 18:47 par badiacaricaturesafn
La grande Synagogue d'Oran

 LA SYNAGOGUE D'ORAN

 
L'appellation Synagogue, désignait originellement la communauté. Le nom est transféré à l'édifice dans lequel elle priait. La synagogue devient une institution religieuse officielle du judaïsme rabbinique après la destruction du temple de Salomon en 70 après J.C.   Elle est depuis la maison des prières " Beth ha tefillah ".

 Rien n'est plus long et difficile que de prendre des décisions d'emplacements et de situations des futurs monuments qui orneront une ville, surtout quand on ne manque pas de place, que les problèmes financiers s’ajoutent et qu'il faut en même temps traiter avec les militaires. C’est ce qui s’est passé à Oran, lors de la construction de la grande synagogue.  Commencée en 1880, elle fut achevée en 1918, soit  38 ans.

Les problèmes rencontrés par les élus ont été doubles. Premièrement, subir les contraintes imposées par les gouverneurs de la place militaire. Longtemps, à Oran, pour des raison de défense, l'avis des militaires a prévalu sur les décisions civiles. Il s’agissait   souvent de questions de défense et de fortifications.  Protéger les côtes des attaques venant de la mer. Avec le progrès des armements, les murs fortifiés ont eu moins d`importance. N’en déplaise à Albert Camus, cela explique en partie, que notre ville tourne le dos à la mer.

Deuxièmement, ne pas provoquer la colère des habitants de la basse ville et déranger ainsi les habitudes en place depuis si longtemps. Les grandes familles juives, telles Lasry qui disposaient de consistoires, et Mardochée Darmon, grosse fortune, qui fit construire à ses frais la synagogue consistoriale d’Oran. Celui-ci avait été avant 1792, le mandataire officiel de Mohamed el Kébir, le dey de Mascara, son Khaznadji, mot turc désignant le trésorier, mais surtout un des fondateurs de la communauté.  C’est à lui, que l’on doit la construction du quartier juif,  sur les hauteurs de la ville, derb el Yud, premier quartier aux rues alignées, selon le vœu du Dey.

Lespès René (1870/1944), historien des villes et professeur à la faculté d’Alger,  nous a laissé un document historique exceptionnel dans lequel, il expose une à une les séances du conseil municipal, à ce propos. Voir son livre sur Oran paru en 1938:  Etude de géographie et d’histoire urbaine.

C'est au cours de l'une d'entre elles, qui se déroula le 28 septembre 1867, dirigée par le maire Mr Floréal Mathieu que fut réglée la question des " réserves civiles ",  dans laquelle fut prévu entre autres décisions, l'emplacement de la synagogue à l'angle du boulevard Sébastopol et de la rue d'Arzeu  prolongée  vers le Bd Magenta. Pour l’anecdote, c'est le docteur Shaw, un prélat anglais, qui, écrivant une chronique de ses voyages en Algérie pour des anglais, « Voyage dans la régence d’Alger en 1830 «, a ajouté un w au nom d'Arzeu.    En fait la synagogue se situe à l'angle des Bd Sébastopol et Magenta .

Les lieux du culte ne suffisent plus, ils sont trop petits et trop dispersés, ils ne favorisent pas le rassemblement de la communauté.  Bien que le retard a été dû en partie au fait que certains juifs préféraient la discrétion de leurs petits lieux de culte, les Schules,  aux fastes de la nouvelle synagogue. Il y en avait plusieurs: la synagogue consistoriale, le kahal de la place de Naples, la synagogue Lasry du nom de Jacob Lasry qui l'offrit à la communauté en 1863, la synagogue rabbi Youda Moatté, rue d'Austerlitz, la synagogue Zagouri rue de Lützen, la synagogue Haïm Touboul ouverte en 1877 rue des Pyramides.

A cette époque, Oran est un immense chantier et prend tous les jours de l'importance. L'activité de son port ne cesse de croître, et la ville commence à s’étendre vers le haut de la place d’Armes de Karguenta  et du plateau St Michel. La spéculation immobilière bat son train, mais le terrain est donné gratuitement par la ville.

En 1880, la première pierre est posée. La construction va se faire par souscription volontaire en Afrique du Nord, en France et même en Angleterre. La synagogue d'Oran se trouve au boulevard Joffre à Oran, ex Bd National.

Il a fallu une foi extraordinaire pour recueillir les fonds nécessaires, mais aussi le courage religieux et politique pour mener à bien l'organisation et la direction de l'oeuvre. dont les travaux ont duré plus de 38 ans. Il n’a fallu que 4 ans pour construire la grande synagogue de Rome (1901/1904) qui lui ressemble un peu. On avait vu grand, et les devis ont été largement dépassés. La municipalité, par décision majoritaire participe pour clore le budget manquant. Les juifs oranais, libérés des mesures humiliantes imposées par le statut de Dhimmi, ne pas construire plus haut que les Mosquées, ajoutent deux grandes tours de 20 mètres, qui vont s’élever orgueilleusement dans le ciel oranais.

Les travaux terminés, le grand rabbin d’Alger Moïse Weil (1852-1914) peut réceptionner l'édifice religieux.  Les juifs d’Oran, ont du accepter les grands rabbins venus d’Alsace.

Mazal toy ! Mazal tov! , félicitations, bonne chance, bonne chance.  C'était mérité pour les milliers de croyants anonymes chargés de recueillir des fonds et qui ont gardé l'espoir malgré les innombrables entraves, les difficultés financières et les résistances conservatrices.

Le 12 Mai 1918 la synagogue est inaugurée en présence d'une foule énorme évaluée à plus de 5000 personnes venues de tous les coins d'Algérie mais aussi de France et de l'étranger.   L'émotion atteint son comble, lorsque les portes se sont ouvertes pour laisser entrer les fidèles, à la main, le livre des prières, leur siddour . Il n'y eut pas assez de place, mais on n'était plus sous le coup des interdictions et les prières pouvaient être entendues de la rue.

Toute la nuit l'allégresse et les chants se sont fait entendre, et dans les maisons en paix, les pères  levaient les verres en regardant leurs fils et disaient: " Lekhaïm, Lekhaïm " , à la vie, à la vie.  En portant ces souhaits, les pères voulaient espérer un meilleur avenir pour leurs enfants, mais ils espéraient aussi les garder près d'eux, car avec l'éclatement du quartier, les libertés nouvelles et la guerre, ceux ci échappaient à la communauté.

Nous sommes en 1918,la guerre n'est pas encore terminée, le grand rabbin Weil termine son allocution " en suppliant Dieu de protéger la France, de lui conserver sa force et son prestige, et de lui donner enfin la victoire qu’elle a si bien méritée.

Vue de l'extérieur, le bâtiment est très important. La façade où une splendide rosace aux vitraux multicolores qui illuminent l'intérieur. De plus, elle est parée de chaque côté de 2 tourelles de 20 mètres de hauteur où sont accolées deux ailes aux coupoles harmonieuses qui terminent l'ensemble. A l'intérieur trois grandes portes surmontées de vitraux s'ouvrent sur la nef. Ces vingt mètres sont symboliques du désir d'élévation religieuse et témoignent de la liberté de construire en hauteur,  trop longtemps réprimée en terre d'Islam.   Nous remercions E. Cruck pour son livre: « Promenades dans Oran  édité chez Fouques en 1939, duquel nous avons retiré l'essentiel de la description de la synagogue.

Celle ci est séparée des bas-côtés par des arcades décorées d'arabesques et que supportent des colonnes de marbre rouge.   Le coeur est réservé au tabernacle, l’ Hekkal  portant gravé au sommet les commandements de Dieu et l'étoile de Salomon que l'on retrouve d'ailleurs dans tous les vitraux. E Cruck écrit encore: " l'étoile de Salomon que l'on retrouve dans tous les vitraux et les lanternes marquées au sceau de Salomon ". Cette étoile,  que d’autres appellent, l’étoile de David.   A l'intérieur, derrière une draperie de velours rouge brodée d'or datant de 1845, plusieurs sépharims sont enfermés. Chacun d'eux contient écrit à la main en hébreu sur parchemin, le pentateuque ou les 5 livres de Moïse. Des fidèles ont offert les ornements qui les surmontent ainsi que l'index en or ou en argent avec lequel l'officiant suit la lecture de la Loi. En avant du tabernacle on remarque un magnifique candélabre à huit branches, sur le modèle de celui de Jérusalem qui n'en avait que sept, mais qu'il est interdit de reproduire.   Au milieu de la grande Nef, la Téba, où les tables de Moïse, sont en noyer ciselé, ainsi que la chaire en pur style oriental.   900 sièges en chêne massif, occupent le rez de chaussée du temple.

Au 1er étage, sur les côtés et devant les grandes orgues qui comprennent 18 jeux et 900 tubes, sont les places réservées aux femmes, les hommes seuls ayant droit d'occuper le bas pendant les offices religieux. Si les femmes sont exclues des cérémonies synagoguales, elles sont les responsables de la vie juive, et les continuatrices exclusives de la tradition communautaire et familiale, écrit André Chouraqui dans l’Histoire des juifs d'Afrique du Nord" page 171, Hachette,1985.

Le plafond de cet oratoire comme celui des deux bas côtés du temple est orné d'une Ner-Tamid, aux nombreuses veilleuses ajourées, la plupart en argent massif offertes par les fidèles en mémoire d'êtres chers disparus, parce que " la flamme symbolise l'âme ". Les ampoules électriques sont dissimulées dans de jolies lanternes marquées du sceau de Salomon.  Ner tamid (hébreu) est la lumière perpétuelle brûlant en permanence dans les synagogues au-dessus de l'Arche contenant les rouleaux de la Loi. Désigne également la veilleuse allumée en souvenir d'un défunt ( Marek Halter "la mémoire d'Abraham" Ed Robert Laffont 1985)

Au premier étage deux salles servent, l'une aux assises du tribunal rabbinique chargé de trancher les différents religieux, tribunal que préside le grand rabbin auquel sont adjoint deux assesseurs, l'autre aux délibérations du consistoire.  Dans la première pièce se trouve une précieuse bibliothèque renfermant toute une littérature religieuse sous forme de manuscrits et de livres vieux de 2 ou 3 siècles.

Cette synagogue est la plus belle de toute l'Afrique du Nord -Le bâtiment est majestueux, très haut, Les pères du projet ont voulu briser par ce symbole une des 12 lois de la charte dite d’Omar qui stipulait que les synagogues ne devaient jamais être plus hautes que les maisons arabes. De même on ne devait pas entendre leurs prières et leurs clochettes.  Désormais, ils étaient des hommes libérés de la condition de Dhimmi.

A l'intérieur se trouvent des plaques où sont gravés les noms des 400 juifs morts au cours de la guerre 1914 -1918.  Les juifs d'Oran peuvent être fiers de leur oeuvre  On a entendu dans les murmures des premiers fidèles: " sof tov. ha kol tov , tout est bien qui finit bien "

Le vent de l'histoire a soufflé une fois de plus dans le mauvais sens, la belle synagogue est devenue une mosquée.  Dans toute l'histoire du Maghreb, c'est un événement courant. Les lieux de culte ont changé de mains selon les forces en présence. Des synagogues sont devenues églises, des mosquées sont devenues des églises, comme l' église St André en haut du quartier juif qui est une ancienne mosquée dite des Baranis (étrangers) restaurée fin 18 ème. Quand les espagnols envahissent Oran au XVIème siècle,  ils détruisirent la synagogue située à la Marine, et construisirent à sa place l'église St Louis achevée le 16 avril 1670. Ils l'appelèrent: l'Eglise de St Christ de la Patience...    qu'ils eurent pour supporter les juifs. Cf. Revue Africaine. Cette synagogue elle-même construite sur les restes d’une mosquée. Les croyants ne s'embarrassant pas du lieu, ils le transforment,  le détruisent et le reconstruisent pour prier.


Elle reste un lieu de culte pour les " Ahl El Kitab ", les peuples du livre, la maison des prières, " el Beth ha tefillah ".




Texte écrit en 1997, voir AFN collections, N° 10 Janvier.
http://afn.collections.free.fr/pages/bul1997.html#10


Remanié en 2010.
Vendredi 18 juin 2010.   






 














Jean, Pierre Badia

Arzew, le tremblement de terre de 1912

Publié le 10/11/2009 à 14:13 par badiacaricaturesafn Tags : mer nuit fond enfants femmes anges belle chez travail histoire amis article amitié
Arzew, le tremblement de terre de 1912

Le tremblement de terre d’Arzew 1
du 24 Juillet au 4 Août 1912.

Un peu d’histoire.

 

La plaine, le port et les environs d’Arzeu ont toujours été convoités Pour les salines qui se trouvent aux alentours, malgré son eau au goût salé. La nappe se trouve au-dessous du niveau de la mer. De nombreuses citernes en ciment pour recueillir l’eau de pluie attestent encore du manque d’eau. Il faudra attendre les années 1860 et le génie organisateur du général Deligny, commandant de la Province pour avoir de l’eau potable en abondance.        

Ptolémée célèbre géographe d’Alexandrie nomme Arzeu: Théon-Limen c’est-à-dire le port des Dieux2. Pour Pline il s’agit d’Arsenaria. Les Arabes appelaient ce lieu Arzéou qu’ils étendent à tout le canton. Les Européens appelèrent  cette ville antique, le Vieil Arzeu, puis Saint Leu lorsque le centre de population se forma à l’Ouest près des ruines des restes de la cité romaine.

Ces lieux furent toujours habités, d’abord par les  Ben Bet’t’ioua (Betouïa) une tribu berbère descendante d’immigrés du Rif marocain, puis aussi par  des demi nomades, les Hamian.  Ceux-ci confectionnaient leurs “maisons” de débris de toutes sortes qu’ils trouvaient alentour, si bien qu’il n’était pas rare de découvrir dans cet amas confus de matériaux hétéroclites, une stèle ou une colonne sculptée en guise de porte, vestiges émouvants des anciens occupants des lieux.  Berbrugger3 écrit en 1857 qu’un magnifique chapiteau de l’ordre corinthien et de marbre de Paros servait de piédestal à l’enclume du maréchal du village.

Arzeu occupée par les Français, dirigés par le général Desmichels le 4 Juillet 1833, est une charmante petite ville côtière située à 37 Km au Nord-Est d’Oran et à 44 Km à l’Ouest de Mostaganem. En partant d’Oran, il fallait emprunter la route nationale n° 4 qui traversait les villages d’Hasi bou Nif, Hasi ben Okba, Saint Cloud, Renan puis Arzew. La route continuait jusqu’à Orléansville.

La vaste rade est sûre, elle offre un débarcadère abrité. Les Turcs l’avaient bien compris; ils avaient ouvert des magasins pour entreposer des grains  destinés à l’exportation. Au début du XIXème siècle,  partira du port d’Arzew, une importante flottille chargée de grains pour l’armée anglaise stationnée en Espagne;

 

El Gran “Susto” la grande peur.

Le tremblement de terre

C’est la fin de l’après-midi, ce mercredi, il n’est pas encore l’heure de l’anisette, la chaleur est tombée, les enfants jouent dans la rue, les femmes préparent le repas. Des portes mal gardées par des rideaux en tissus, s’échappent des odeurs de frita4 aux côtelettes d’agneaux. Les bars sont pleins de joueurs de “Briska”5. Il est environ dix huit heures. Rien n’annonce la catastrophe imminente.

Tout-à-coup un bruit formidable retentit, la ville entière est frappée de stupeur. Un bruit assourdissant comme la détonation d’un obus, effraie la paisible cité. Une violente explosion venait d’ébranler tout Arzew, accompagnée de grondements souterrains, pendant que des ondes vibrantes traversaient les rues et fissuraient les immeubles. Dans les maisons, les meubles se mirent à bouger et les tables avancèrent toutes seules. Tous les objets qui se trouvaient sur des étagères furent précipités au sol.

Dans la rue les gens s’arrêtèrent, d’abord étonnés puis inquiets, d’autres s’assirent par terre en attendant que ça passe. Les promeneurs virent éberlués la grosse lampe qui était suspendu au plafond de la mairie être projetée hors de son support et traverser par la fenêtre jusque dans la rue.

La première secousse sismique qui n’avait duré que quelques secondes venait de se produire. Elle n’avait pas provoqué de panique. C’était trop court, très violent,  sans  pertes de vies humaines, mais elle avait disloqué toutes les maisons, creusaient des lézardes profondes dans les murs et les plafonds. Les habitants de ce charmant port près d’Oran, ne pensaient pas à cet instant que le cauchemar qui venait à peine de commencer, allait durer douze jours.

Quelques jours plus tôt, la ville entière frémissait de joie et se donnait entière à sa fête , les fameuses fêtes d’Arzew qui duraient plusieurs jours amenant leurs cargaisons de “touristes” Oranais et des environs; les “Cassuelas” d’Oran aux souliers pointus et bicolores qui feront danser les belles filles des pêcheurs espagnols et italiens. Le chic, expression d’Oran, c’était de porter des souliers de couleur noir et blanc, pointus et biens serrés. Un talon bien marqué, et surtout la semelle lisse, obligatoire pour les valses et les tangos. 

 

Les boulevards près du port, se chargeaient dans la soirée d’une jeunesse turbulente et gaie, et les jeunes gens savaient contourner la difficulté de l’ approche des jeunes filles aux robes fleuries par des “piropos”6  bien sentis qui
n’avaient rien à envier à ceux que l’on aurait pu entendre sur les ramblas de Barcelone ou les paseos de Malaga, mis à part le langage.

Tous les fêtards partis, les “employés ” ( los basureros), de la mairie s’occupèrent une journée entière à mettre de  “l’ordre” dans la ville. C’est à la fin de l’après-midi que débuta le tremblement de terre. Les vieux pêcheurs italiens dirent par la suite que la main  divine de Saint Michel, le prince des anges, avait voulu protéger leurs enfants en reculant le moment de l’explosion.

Dans la nuit suivante, et surtout le lendemain, six autres secousses moins violentes que celles de la veille secouèrent encore les maisons. Le cauchemar allait durer jusqu’au 4 août où l’on ne compta pas moins de 25 secousses. Toutes ont été plus ou moins semblables: d’abord on entendait une explosion puis un grondement souterrain et enfin des vibrations dans tous les sens. Ce qui a été remarquable, c’est que seule la première secousse a provoqué les formidables dégâts constatés, les autres n’ont fait qu’élargir ou accentuer les fissures et les lézardes, mais sans en créer d’autres.

Les pauvres habitants d’Arzew ne savaient plus à quel saint se vouer. Les détonations et les secousses se produisaient de manière anarchique, tantôt la nuit, tantôt le jour. Il n’a jamais  été possible de prévoir une heure ou une autre. La seule indication, mais on la constaté plus tard, c’est que les secousses survenaient à peu près toutes les deux heures.

Pourtant l’activité n’a pas cessé et bien que les grondements et les mouvements touchassent aussi la mer, les pêcheurs ont continué de sortir leurs barques. D’ailleurs, ce sont eux qui les premiers ont senti le tremblement dans la mer, il s’est produit une aspiration, comme si leur barque touchait le fond. Ils racontaient que de la mer ils ont vu les maisons bouger puis disparaître derrière un nuage de poussière, ce qui vous l’avez compris était très exagéré.

La plupart des immeubles et maisons avaient été touchés et bien que l’on pouvaient encore y vivre, il fallait se rendre à l’évidence, tout devait être sinon reconstruits du moins re-consolidés. Les techniciens de la mairie et les experts dépêchés d’Oran, estimèrent que les maisons et bâtiments avaient perdu plus de 30 à 40% de leur solidité et par là de leur valeur marchande. Comme les tremblements ne cessaient pas, la panique a commencé à naître chez certains qui n’arrivaient pas à calmer leur angoisse.

Rien n’y faisait, les encouragements, les conseils, les déclarations des scientifiques. La plupart des habitants ont résolu leur peur en dormant dehors à la belle étoile, la période le tolérait bien, c’était l’été,  les nuits étaient splendides.  Il faudra attendre le 26 juillet pour constater que les secousses s’espaçaient dans le temps et qu’elles devenaient moins violentes. Malgré cela  plus de 1500 personnes quittèrent Arzew, et beaucoup s’installèrent à la suite de cette catastrophe dans d’autres villages.

La fin du séisme peut être datée sérieusement au dimanche 4 août 1912. Le drame a duré 12 jours, puis plus rien, plus de grondements, plus de peur, enfin dormir tranquilles. Il a fallu attendre quelques jours pour en être sûr. Les habitants recommencèrent à regagner leurs maisons pour évaluer les dégâts. Ils étaient sérieux, et graves surtout pour les petites gens. 


Mais que s’était-il passé au juste? un tremblement de terre! d’accord, mais les explosions? des détonations extraordinaires qui n’ont pas eues les répercussions auxquelles on aurait pu s’attendre. La première secousse  d’un rayonnement de 50 kilomètres s’est à peine faite sentir à Oran, comme à Perregaux. Par contre tous les villages alentour, Damesme, Saint-Leu, Renan ont été un peu plus éprouvés, mais moins que Kléber, qui se situe au pied des pentes de l’Orousse. Monsieur L. Lapparent avait déclaré à l’époque qu’Arzew se trouvait sur l’épicentre des ondes sismiques.

Le docteur Bories auteur d’une étude sur le tremblement de terre d’Arzew émit l’hypothèse que l’explosion avait pu être produite par la pénétration subite d’eau de mer dans une poche de gaz hydrocarburée ou déplacement de gaz sous l’action d’une poussée d’origine profonde. Quoi qu’il en soit et malgré la terreur qu’inspire ces événements sur lesquels l’homme n’a aucune prise et qu’il ne peut que subir, ce tremblement de terre ne fut qu’une pâle réplique de ceux qui ravagèrent en 1908 les villes italiennes de Messine et de Reggio.

Quelques jours plus tard, le mercredi 18 septembre, à huit heures moins le quart, la population qui s’était remise peu à peu au travail a été de nouveau frappée de stupeur. Une violente secousse suivit de deux détonations très rapprochées presque aussi fortes que les premières du mois de juillet a semé la panique.

Les grondements souterrains et les vibrations ont fini de lézarder plus profondément les immeubles et les pêcheurs occupés à réparer leurs filets sur leurs barques, ont ressentis des mouvements venant du fond marin sur une mer d’huile.

Allait-on recommencer? allait-on subir le même sort que celui d’Oran, qui on s’en souvient fut détruite presque entièrement  le 9 Octobre 1790 ensevelissant plus de 3000 mille personnes? Heureusement, non! cette secousse et ces détonations furent les dernières et les Arzeuwois se mirent à l’ouvrage, il n’en manquait pas.

Il fallait reconstruire et consolider cette petite ville qui fut pendant un certain temps un simple poste militaire et qui maintenant est devenue un formidable port méthanier.

Entre les deux, nous y fûmes heureux.

En souvenir  d’Arzew , et de ses heureux habitants à qui je dédie cet article, en toute amitié.

 

Notes:

1 C’est  un Pasteur Anglais, le docteur Shaw voyageur au 17 ème siècle qui a transcrit Arzeu avec W pour ses lecteurs anglais.

2 Henri-Léon Fey-Histoire d’Oran p.30 (réédition de 1982)

3 Berbrugger né à Paris en 1801, DcD en 1869 à Alger.Vient en Algérie en 1835 où il devient Secrétaire du Gouverneur général Clauzel en 1835. Fondateur en 1835 et Conservateur de la bibliothèque d’Alger. Sur les instructions du gouverneur Randon, il fonde en 1856, La société historique algérienne et son bulletin trimestriel: La revue Africaine.  Véritable trésor bibliographique se compose de 106 numéros, de 1856 à 1962.

4 Frita:  Succulent plat méditerranéen, composé de poivrons, de tomates, d’oignons, mijotés dans de l’huile d’olive, aromatisée d’épices rares, et du savoir faire pied-noir. Se mange chaud ou froid, même sur “la tête d’un teigneux”. Le goût est rarement retrouvé ailleurs.

Briska-jeu de cartes très prisé dans l’Oranais. Se joue avec des cartes “espagnoles” très différentes des cartes françaises. Le jeu comporte 4 séries de 4 couleurs : El Palo, La Copa, El Oro, La Espada.

6 Les “Piropos” sont des compliments que lançaient les garçons aux filles qu’ils rencontraient dans la rue ou comme c’est le cas ici en les croisant dans les boulevards. Faire le boulevard, c’était arpenter le boulevard ou l’avenue dans sa longueur par groupe de deux, trois ou quatre amis. Il y a avait des groupes montants et des groupes descendants. D’une manière générale, les filles étaient ensembles et lorsque les garçons les croisaient, ils leur lançaient les fameux “piropos” qui devaient être toujours positifs, exagérés et bien sentis pour être appréciés et ultime bonheur d’avoir la chance de recevoir une réponse aimable. Beaucoup de ces Piropos étaient dits en oranais véritable, mélange de Français et d’Espagnol chapourao (approximatif), comme par exemple : ”Ay! que guapissima! jamais j’ai vu la même”, etc... La qualité du “Piropo” se mesurait immédiatement, à la réaction. Celle-ci était multiple et bien codifiée. On pouvait alors savoir si on avait fait “Choufa” ou si on avait une “touche”. Mais attention au mariage.



Kristel et Canastel des villages près d’ Oran

Publié le 10/09/2009 à 18:19 par badiacaricaturesafn Tags : canastel kristel bodin shaw karguentah cruck
Kristel et Canastel    des villages près d’ Oran


                                      Une vue aérienne de Kristel - photo de Arthus Bertrand


Kristel et Canastel  
des villages
près d’ Oran



Canastel est le nom hispanisé de Krichtel.

Lorsque les espagnols rencontrèrent les Krichtels pour la première fois, au début du XVème siècle, à l’occasion de l’achat de légumes, fruits, poissons, et que ceux-ci se nommèrent, ils ont traduits, Krichtel par Canastel. Difficulté de compréhension, erreur de transcription ou simplement facilitation de prononciation comme le soulignent les linguistes. Les mots se transforment, vivent et évoluent et Krichtel devint Kristel.

Canastel ou Kristel désignaient à l’origine le même lieu, selon la chronique de voyage du docteur Shaw en 1730.  A l’époque, on donnait ce titre en Angleterre aux médecins, aux membres du Barreau, aux membres du Clergé. Savant, ecclésiastique, chapelain de la factorie anglaise, il a visité Oran et sa région en 1730, et a écrit une relation de ses voyages, parue en 1743.  Peut-être était-il aussi un peu espion?  On connaît les sentiments fraternels qui unissent la perfide Albion à la douce France, n‘est-ce-pas?

Les Oranais connaissent deux endroits différents. Tous les deux situés sur la côte à l’Est d’Oran. L’un Canastel, distant de 7 kms après le quartier de Gambetta, dont on parlera plus bas, et l’autre Kristel ou Krichtel des anciens qui se trouve à environ 25 Kms.  On s’y rendait avec la compagnie des cars Faz et Marchado qui assuraient la liaison entre Oran et Kristel, par St Cloud, Canastel et Aïn Franin. Après l’arrivée des Français, les villageois allaient vendre leurs produits aux Halles de Cuvelier, un quartier d’Oran, situé au Sud-Est  entouré des quartiers de La Cité Petit, du Foyer oranais, de Brunie et de Choupot.


KRICHTEL  ou Kristel

Etude onomastique.

Krichtel ou Kristel serait la contraction de 2 mots berbères : Krich = Ventre et  Tell = La montagne. D’où Krich/Tell qui signifierait :   ”Le ventre de la montagne”.  Quand on connaît le lieu, cette explication est plausible. Une pointe rocheuse qui s’avance dans la mer, entourée de deux plages, l’une de galets et l’autre de sable, Sidi Moussa et Tamda (Santa).

 L’Origine du Nom    

Kristel doit son nom aux premiers habitants du lieu : Les Krichtels ou Krichteuls

Ceux-ci appartiennent à la tribu des Beni Amer, originaires de la région de Ghazouan près de Taïf, une ville près de Djedda, qui se trouve à trois journées de la Mecque. Ils sont les descendants des Zénètes de la branche des Maghroua issue elle-même des Ouled Rached, installés dans une partie du Maroc et en Oranie. 

Le Nom de Krichtel vient de l’ancêtre de la tribu qui s’appelait : Krichtel ben Mohamed ben Tabet ben Mendil ben Abderrahmane el Maghraoui. Charles André Julien, dans son Histoire de l’Afrique du Nord parue en 1975, nous éclaire à ce sujet. Il écrit: « Les Zénètes ou Zénatas sont de nouveaux venus au Maghreb par rapport aux anciennes tribus Berbères. Ce sont de grands nomades chameliers qui n’avaient aucune racine dans le pays, aucune solidarité dans la vieille Afrique. Pasteurs nomades ou transhumants Kharijites au Xème siècle, ils ont lutté contre les sédentaires Sanhadjas pour asseoir  leur suprématie à l’ouest du pays. La Zénétie centrale comprenait une partie du Maroc et l’Oranie”.

L’émir Abd el Kader appartenait à cette Tribu- il vivait près de ma’Asker littéralement la mère des soldats (Mascara) au lieu-dit les Guethnas (les Tentes). Ce mot  Guethna  est le pluriel de  Guitoune, que nous avons adopté pour désigner une tente militaire.

On comprend mieux la relative indépendance de la tribu des Krichtel par rapport à celles des Smelas et Douaïrs des environs d’Oran, qui appartenaient aux tribus sédentaires des Sanhadjas.  Les Zénètes et les Sanhadjas constituant les deux grandes familles de Berbères en Algérie.?€??€?Les écrits de “El Mécherfi de 1764, traduits par Marcel Bodin, démontrent les origines des «Krichtel « et leurs déambulations en Algérie pour se fixer enfin à l’ouest bien avant l’arrivée des espagnols. La traduction de Monsieur Marcel Bodin est somptueuse, à titre posthume, qu’il en soit ici remercié. Marcel Bodin né à Mostaganem en 1875 et mort dans la même ville en 1956. 


Les Villageois


Les Krichtel comptent vers le milieu du 16 ème siècle une population forte d’environ 90 habitations c’est-à-dire plus ou moins 450 individus, ce qui est faible en regard des Smelas et des Douairs qui vivaient près d’Oran, aux abords de Kargentah.  Cela peut expliquer en partie qu’ils se soient ralliés aux espagnols,  dès leur arrivée au XVIème siècle sur les côtes d’ Oranie, bien que les raisons profondes remontent plus avant dans leur histoire.  On l’a vu plus haut.



Le Village de Krichtel  
   


En se déplaçant vers l’est, à quelques lieues d’Oran, environ 25 Kms, se trouve  Kristel. Ce petit village qui fait face à la mer, est situé dans un champ d’oliviers au pied de la montagne des lions, le djebel «Khar” des arabes, au sud du cap Ferrat abrité par la pointe de l’aiguille. On y accède par une route en lacets qui descend vers la mer. Ses habitants étaient des cultivateurs, devenus aussi des pêcheurs-cultivateurs puis maraîchers. Les figuiers aux branches tortueuses et envahissantes,  chargés de délicieuses figues vertes ou noires attestent de la présence dans la terre d’une eau abondante. Deux sources  miraculeuses dans cet endroit désert. L’une descend de la montagne des lions et vient irriguer les beaux jardins qui se déploient en étages jusqu’à la mer, l’autre source dite «de Sidi Moussa».  Dans tous les lieux de cette côte d’Afrique, où se trouvait l’eau, se trouvait aussi l’homme. Ainsi pour la fondation d’ Oran en 902,  et sa source de Raz el Aïn.

Les Espagnols occupent Oran après leur victoire sur le roi de Tlemcen le 17 Mai 1509 par les armées du Cardinal Ximenes  commandées par Pedro Navarro, jusqu’en 1708. Les Turcs reprennent la ville jusqu’en 1732. Le 1er Juillet 1732, après la victoire remportée à Aïn el Turc par le comte de Montemar. Oran  est reprise au Dey de Mascara jusqu’en 1792, soit 2 ans après le terrible tremblement de terre qui détruisit pratiquement toute la ville.   Malgré ce tremblement de terre, la ville assiégée, a résisté aux assaillants. C’est le traité signé à Alger avec le Dey, qui abandonne la ville et non une défaite militaire. Les Beys de Mascara s’installent alors à Oran de 1792 jusqu’à l’ arrivée des français.  le 4 Janvier  1831. 

Au temps de l’occupation espagnole d’Oran, les villageois de Kristel approvisionnaient par bateau les habitants de la ville et la garnison.  Outre les légumes, fruits, poissons, comme on l’a déjà dit, ils vendaient aussi des cires et surtout des esclaves. Oran est un préside c’est-à-dire un bagne, duquel on ne pouvait sortir par terre, ni s’approvisionner, sinon par la force. Pour reconnaître leurs alliés de leurs ennemis, les espagnols les tatouèrent. Les tribus des Douairs et Smelas qui occupaient le plateau du Kheneg en-netah, lieu où l’on tue les taureaux, ou le marché aux bestiaux, l’actuel Karguentah, ne pouvaient tolérer ces incursions d’autant que cette tribu était l’alliée de l’occupant. Quelquefois pour éviter les attaques des tribus de Karguentah, les Krichtels étaient obligé de se réfugier dans les grottes qui se trouvaient au pied des falaises de l’actuel Château-neuf, ou de rebrousser chemin par la mer.



TEGHTI et Renseignements

Pourtant alors qu’ils sont peu nombreux, ils sont  forts et redoutables. A côtés de leurs occupations majeures, le commerce, la pêche et le maraîchage, ils pratiquent le “Teghti” c’est -à- dire le rapt, ou comme le dit si joliment el Mécherfi : ” l’enlèvement subreptice ”. Ils fournissaient aux espagnols des renseignements sur tel ou tel Douar, ou sur tels ou tels individus, soit qu’ils enlevaient eux-mêmes, soit qu’ils bénéficiaient en retour  du fruit de la Razzia opérée par les sorties de “commando” d’une partie de la garnison espagnole. Cette sortie devait être extrêmement bien préparée et minutieuse. Les douars attaqués se trouvaient quelquefois fort éloignés d’Oran, et sitôt les enlèvements commis, il fallait rentrer à  bride abattue pour éviter les attaques d’autres tribus amies venues à la rescousse. Cela était souvent possible grâce aux bons renseignements des Krichtels.

Eux-mêmes procédaient de la sorte: ils se munissaient d’une ceinture de cuir, attaquaient leur victime en lui plaçant la ceinture dans la bouche et l’amenaient de nuit sur la place d’Oran, où ils la vendait aux espagnols. Que Dieu les maudissent, les confondent et en purgent la terre! s’exclame le pieu El Mécherfi . Un Musulman vend un  Musulman à l’infidèle abhorré.

Soit dit en passant,  les espagnols loin de leur sol adoptaient les modes de vie du lieu et s’enrichissaient de la vente des prisonniers. Ils avaient coutume de baptiser et d’élever ensuite dans la religion chrétienne les enfants en bas âge capturés au cours d’une razzia. Pour cette occasion le vicaire général et le capitaine général de la place assistaient aux pompes et donnaient un nom aux enfants nouvellement baptisés qui formaient ainsi le groupe des nouveaux chrétiens .


CANASTEL



L’origine du nom de Canastel  près d’Oran, vient comme l’a vu, de sa proximité avec le  village de Kristel duquel il n’est éloigné que d’une dizaine de kms. Avec le temps est parvenu jusqu’à nous les deux noms: le vrai et sa déformation. Le même nom a été aussi donné à une pointe de terre, nommée  Ahmeur Dekenah (pente rouge) ou Cabo Rojo (cap Rouge ou cap Roux), d’autres disaient Cabo rousso.  Si bien que l’on trouve dans le prolongement en venant d’Oran, la pointe de Canastel, Kristel, la pointe de l’aiguille, le Cap Ferrat, le cap Carbon puis près du fort de la pointe, le village d’Arzew qui ferme la boucle à l’Est de cette presqu’île, annonçant les fameuses plages de Damesme, Saint Leu et  Port aux Poules.

Le lieu-dit Canastel  qui se trouve près d’Oran à environ 7 kms après le quartier de Gambetta  est un lieu de création récente. Il a été créé au cours de l’année 1930, écrit Eugène Cruck en 1939, par trois de nos concitoyens, MM Rico, Dordé et Soler qui n’hésitèrent pas à immobiliser une petite fortune, là où il n’y avait qu’un plateau couvert de broussailles, et de genêts odorants.

Très rapidement apparaissent dans ce lieu huppé, pour les riches et les nantis, de luxueuses constructions comme Le “Grand hôtel” de 30 chambres dont une façade s’élève à pic à 200 mètres au-dessus de la mer, inauguré en 1925. Il possédait une vaste terrasse d’où l’on pouvait admirer la baie d’Oran.  La magnifique vue que l’on avait du haut de son promontoire, et sa proximité de la ville faisait que ce lieu de rêve était très fréquenté par la haute société oranaise, et les notables de passage. La station « Climatérique» recevaient les «Hiverneurs» de France et de l’Est algérien.   A côté du Casino des Falaises se trouvaient le tennis, les restaurants “la Guinguette”, “Bagatelle” et quelques villas. Le Casino était un endroit réputé......pouvaient-on lire sur  les guides  Thiolet de 1937.  

Les pêcheurs à la ligne des quartiers de gambetta, de Saint -Eugène et des quartiers   populaires préféraient les rochers à demi immergés qui longeaient la côte oranaise au pied des falaises de Canastel et plus près de la Cueva del Agua (la cova lagua), pour la variété de leurs poissons. Encore que, la déverse des égouts de la ville attirait une variété particulière de poissons; les mulets. Les plus débrouillards pêchaient au loin en barques «faites-maison» : les Botes à ventre arrondi ou les Pasteras à fond plat.







Annexes:

C’est en m’inspirant de l’ouvrage du Docteur Shaw, des lectures des sites de nos compatriotes, de la Revue Africaine, notre trésor “national”, que j’offre aux Oranais d’abord, puis à tous les autres curieux,  ces quelques lignes historiques  sur Canastel et Kristel.


Je vous signale, si vous ne le savez pas déjà,  que l’on peut consulter par internet et/ou télécharger les premiers 80 volumes de la Revue Africaine, véritable trésor de connaissances,  fondée par Louis-Adrien Berbrugger (1801/1869).
http://www.algerie-ancienne.com/livres/Revue/revue.htm
puis, dans ce site ci-dessous se trouvent aussi des livres anciens sur l’Algérie que l’on peut télécharger
http://www.algerie-ancienne.com/index.htm 



Ma rencontre avec Albert Camus à Oran

Publié le 24/08/2009 à 12:30 par badiacaricaturesafn Tags : oran roblès pedro de linares badia camus dieu voyage moi heureux merci femme belle chez france photos homme nuit amis mort film texte dessin
Ma rencontre avec Albert Camus à Oran


Albert Camus à Oran au n° 65 de la rue d’Arzew.

Avertissement au lecteur:
Vous lirez dans certaines parties du texte, des mots ou expressions typique du langage oranais.  A la fin du 4ème texte, se trouve un petit lexique explicatif.


Albert Camus, né le 7 novembre 1913 à Mondovi en Algérie et mort le 4 janvier 1960 à Villeblevin dans l'Yonne.  Il se trouve à Oran du 14 janvier 1941 au 28 mars 1942. Il habite chez sa belle-famille Faure à la rue d'Arzeu.


 

Ma rencontre avec Albert Camus à Oran.


Je me suis rendu à Oran, ma ville natale, en Juin 2009, «où j’étais né pauvre, sous un soleil heureux ». J’avais beaucoup de choses à faire et à voir. C’était un retour, j’y étais déjà en juin de l’an dernier où j‘avais rencontré des tas de gens, et visité des tas d’endroits familiers. Mais, l’émotion du voyage après plus de 17 ans d’absence pour cause d’insécurité, ne m’avait pas permis de tout apprécier. J’étais comme dans un nuage, et les jours ont filés à la vitesse de l‘éclair.  Il fallait revenir. Me revoici sur la terre natale.

Cette fois-ci, plus détaché, un peu plus à l’aise, j’ai retrouvé des repères plus récents. J’ai été plus indulgent pour l’hygiène, déjà habitué? La foule en majorité masculine. Ça surprend. Cette fois, outre les visites obligatoires, j’avais envie de réaliser de grandes choses, faire des rencontres intéressantes, marquer mon séjour. Mais quoi?

Par une coïncidence, extraordinaire,  le samedi 6 juin au soir, jour de mon arrivée, je me trouvais au bar Pulson à Saint Eugène, étape obligée, pour un ancien. Je revois, un ancien copain de Chollet, Pierre Pardo dit de Linarès, le chanteur bien connu et aimé des oranais, qui me dit: «Tu sais Jean Pierre, hier matin en descendant à la calère, j’ai rencontré Emmanuel Roblès à la pêcherie,  qui se tapait une grillade de sardines avec des amis. Il fêtait son départ pour la France, après m’avoir raconté des choses incroyables. Il a failli mourir deux fois dans un accident d’avion. incroyable! Il a eu le temps de m’informer de la présence d’Albert Camus à Oran».

- Il est arrivé quand?       
- le 14 janvier    (C’est l’année 1941)           
Ah! oui, et où il se trouve ? 
Pos, chez sa famille, les Faure de la rue d’Arzew. Christiane sa belle-mère, leur a prêté un appartement.   

Heureux d’apprendre cette nouvelle, je me dis, voila une grande chose à réaliser. Il faut que je le rencontre. Malheureusement, je ne verrais pas Emmanuel Roblés, il part demain, mais Camus, je ne le rate pas.                                                                 
-Allez tchao, et merci pour les nouvelles. Pedro! ta chanson « Ay Oran», que le cœur elle traverse!. 

Je laissais à regret, Pedro et d’autres connaissances  à  leur kémia d’escargots à la sauce tomate piquante étalées sur le comptoir en zinc, et rentrais à la maison, sachant que la nuit venait à peine de commencer pour eux. Ils allaient de gorra à un mariage. Avec le talent de Pedro, la guitare de Diego et son morceau fétiche «Adélita», les invités n’allaient pas s’ennuyer.

La rencontre.

J’avais encore devant moi, une semaine bien remplie. Des gens à voir, des missions à accomplir, des photos à prendre. Je devais aussi me préparer à la rencontre.  Je prévois de rendre visite à Albert Camus chez lui, au 67 de la rue d’Arzew- Camus dans sa correspondance avec son ami Pia, écrivait rue d’Arzeu. J’étais impatient et en même temps gêné d’arriver au débotté, mais l’occasion était unique. Camus à Oran, dans cette ville qu’il n’aimait pas. Mieux, il n’aimait rien d’elle, ni ses habitants, ni ses monuments, ni ses statues. De la Mairie il écrivait: « c’est une maison prétentieuse», quand aux lions: «une œuvre sans importance».  On allait pouvoir en discuter. Me voila parti, ce vendredi 12 juin, de Victor Hugo, où j’étais passé voir des amis d’enfance.  J’ai choisi ce jour, parce qu’en Algérie, il correspond à notre dimanche, et tout est fermé dans la ville. Pour un  étranger comme moi, un Gaouri,  c’est l’ennui assuré. C’est moi l’Etranger?

Par contre, c’est un bon jour pour les visites. Je remonte toute l’avenue Sidi Chami, en passant devant la B.A.O de la famille Heintz, puis je file vers le pont St Charles, et après quelques détours, tiens, la Gare a été refaite à neuf!, me voici en ville. J’arrive sous les arcades Audéoud, devant la porte. Je traverse la rue, et me met en face pour voir le balcon du premier étage. J’avais un certain nombre de sujets à discuter avec lui, et des sujets qui me tenaient à cœur par rapport à ses écrits sur Oran. Et, croyez-moi des points importants pour un oranais, du style: «Oran n’est pas fait pour les oranais, Oran tourne le dos à la mer, une ville de pierre, elle est laide, on s’y ennuie et il assène: «une ville indifférente que je quitterai dès que possible». De plus, il se moque des  jeunes oranais qui se prennent tous pour des Clark (Gables) et les filles pour des Marlènes (Diétrich). Ils se travestissent dit-il. Ce qui est grave, des clowns en quelque sorte.

Des écrits au vitriol, qui énervent, qui font mal, et qui ont fait les beaux jours des algérois, jusqu’à maintenant ou presque.

Mais lui ne se critique pas. Dans son imper gabardine, le chapeau vissé sur son crâne, la cigarette au bec, ne veut-il pas ressembler  à Humphrey  Bogard? à point nommé, le film:  «Îles de furie» avec cet acteur passait cette semaine au Roxy du boulevard Hyppolite Giraud. Il l’a vu.  Comme nous, il s’est laissé impressionné par les films américains.  Il est jeune, c’est un homme  de son époque.  Moi je le comprends. Il veut se donner un genre. Je n’écris pas: «il se déguise».

J’ai de la chance, je le trouve accoudé au balcon, il est à peine dix heures du matin. Le temps est splendide, comme d’habitude en cette époque de l’année. Les autos pompes avaient déversé ce matin, des tonnes d’eau dans les rues, après que les employés aient balayé. Cela sentait bon le frais. En levant les yeux, je remarque le dessin des fers forgés du balcon, et je m’émerveille, de l’imagination des ferronniers oranais qui les avaient fabriqués.  A Oran, tous les fers forgés des balcons étaient différents. Et Dieu sait s’il y en a! Ils rappelaient ceux de l’Espagne. Il fallait qu’ils soient beaux pour la sérénade des amoureux.  La belle en haut, l’amoureux en bas, qui sifflait pour l’appeler et le père pas loin, con el palo. Malgré sa maladie, il fumait. Une cigarette à la bouche, distrait, il regardait une vieille femme en bas, dans la rue, s’affairer avec un ballot de linge trop lourd pour elle.   Personne ne faisait attention à elle, les passants nombreux allaient et venaient.

-Je l’appelle: « Albert, tu descends?  ( cela me rappelle le sketch des inconnus «Eh! Manu, descends». «Pourquoi faire?»  etc...).  Le bruit de la rue étouffe ma voix. Il ne m’entend pas tout de suite, trop occupé à regarder cette femme. Celle-ci, mettait son ballot de linge sur le dos, il retombait de l’autre côté, et se défaisait. Avec une patience d’ange, elle arrangeait le tout, reformait le nœud du sac, puis d’un coup sec, le remettait sur l’autre épaule, et patatras, le ballot s’ouvrait, tout était à recommencer. On aurait dit qu’elle n’avait rien à faire d’autre que faire et défaire ce paquet. Trois fois le manège recommencé, elle réussit, puis part enfin, son énorme sac sur le dos. Il n’est pas lourd, juste encombrant.

C’est sûrement, cette situation qui l’a inspiré  pour écrire le Mythe de Sisyphe. Plus Sisyphe que le Mythe.  Non!  je plaisante naturellement.




à suivre,

Cliquez sur  "son ajouté" et écoutez " Adélita"  de Diego Bernal, un chanteur d'Avignon

Ma rencontre avec Albert Camus à Oran

Ma rencontre avec Albert Camus à Oran

Badia chez Camus à Oran en 2010



Enfin, il regarde la rue et me voit.  Il n’est même pas étonné, on ne s’est pas vu depuis fort longtemps, je dirais même jamais.  Je lui avais écrit plusieurs fois en parlant de ses livres, de mes questions sur Oran et sa façon de le décrire , de la peine ressentie par les oranais, sans réponses. J’avais trouvé cela normal, il est toujours occupé, un livre au feu. Mais j’avais tellement lu et apprécié son œuvre qu’il me semblait l’avoir déjà rencontré.  Si ses écrits sur Oran nous séparaient, nous avions en commun l’amour de la littérature russe, encore que l’allusion de «Klestakoff» est dure à digérer.

- Salut Jean Pierre, que fais-tu par ici?
Je viens te voir, j’ai à te parler sérieusement.
Joël, con esa calor ?
Je t’en prie, n’ajoute pas. Il fait aussi chaud à Alger, en cette saison.

Il pensait qu’il faisait plus chaud à Oran que dans sa ville, mais là ce n’était pas un compliment.

C’est vrai, no te enfades varon, ya vengo,dit-il.

Il faut dire que les pieds noirs d’une façon générale, n’avons pas trop le sens de l’humour, ou alors un  bien à nous. On aime la burla, ou le trait d’esprit qui fait mouche. Par exemple, Pierrot le facteur, un de mes amis, parlant d’un copain qui était malheureusement de petite taille, me demande: « Ola, nene, como il va le tapon de balsa?» Une répartie sans pareille, que seuls les oranais peuvent apprécier. Ce n’est pas du pataouète!». Le pataouète est algérois, nous, c’est le Jaïco, une langue à nous. On s’amuse avec les mots et les phrases. Un peu d’espagnol, du barbarisme disait nos professeurs, un peu d’arabe, et un français à notre convenance.  On excelle à ce jeu. Ou plutôt, on excellait, car avec le temps on oublie.

N’est-ce-pas Amédée Moréno?

Camus parlait un espagnol imparfait, pourtant c’était la langue de sa grand-mère, mais chez lui on parlait français. Il l'avait apprise au lycée tout seul.  Ici, c’était la langue nationale. En me parlant ainsi, il voulait montrer son intégration provisoire. Comme pour se faire pardonner de certains de ses écrits. Il savait qu’il allait rencontrer un oranais, un pur, alors, il faisait le manso. 

-  Dis Albert, j’attends. Tu prends ton vélo, ou on marche?
On marche. Donne-moi dix minutes, je mets une chemise propre et j’arrive.

Malgré mon calme, j‘étais quand même un peu excité. C’était quelqu’un ce monsieur. Mais devais-je le laisser dire toutes ces buras sur Oran ? les espagnols auraient dit «burradas» mais chez nous, on avait l’habitude de manger le début et la fin des mots. Astucieux non? Pendant l’attente, je préparais mes arguments. Par lequel commencer ? ce qu’il avait écrit contre la jeunesse d’Oran ou bien son histoire de la ville qui tournait le dos à la mer ? oui! par cette histoire, c’était un des principaux reproche, parmi tant d’autres. 

En fait ces mots n’étaient pas de lui, il les avaient «empruntés» au géographe Lespès qui dans son ouvrage sur Oran paru en 1938, avait écrit: « Le paradoxe d’une ville qui regarde la mer, mais ne la voit pas». Camus a interprété cette phrase en écrivant: «Oran tourne le dos à la mer».  Dans la phrase de Lespès, il y a impossibilité physique: on veut voir, mais on ne peut pas. Chez Camus, c’est une volonté, c’est délibéré, on tourne le dois. Comme si on n’aimait pas la mer, autant que lui! 

De plus, cette analyse de Lespès, juste au demeurant, concernait la vieille ville, c’est-à-dire la Calère et la Marine, et non pas les beaux quartiers où il résidait. Les immeubles luxueux où il vivait, n’avaient rien à envier à ceux d’Alger. D’ailleurs, ils leur ressemblaient presque en tous points. Les terrains du plateau ceux vers l’Est et le Sud encore vierges attendaient les autorisations gouvernementales pour se développer, les promoteurs immobiliers et les  requins de la spéculation aussi. Albert Camus, à son corps défendant aurait-il pris leur partis?



Ah! le voila. Tiens, je le croyais plus petit. C’est un bel homme, presque la trentaine, un peu pâle tout de même, mais leche! on ne peut pas être bon partout.  Il est svelte et sent l’eau de Cologne ambrée. La chemise est impeccable, blanche, bien repassée, le col amidonné. Francine a bien fait les choses, à moins que ce ne soit la domestique. Il avait appris au moins ça des oranais. Toujours impeccable, quand on est en ville. 

-Alors Jean Pierre! que tal ? où m’emmènes-tu l’oranais? et d’abord qu’est-ce-que tu me veux?
-Attends, ne sois pas pressé, chaque chose en son temps. On va au Cintra, un bar du boulevard Galliéni, c’est tranquille et je crois qu’ils ont la B.A.O la plus fraîche de la ville , sinon on commande une anisette.
-Tu plaisantes, nene, à l’eau salée?
-C’est vrai l’eau de Brédéa est salée. Tu te rends compte, de l’eau avec du sodium, du chlore, de la chaux, de la magnésie, des sulfates. Elle nous nettoyait l’intérieur. Les repas avec cette mixture n’avaient pas besoin d’épices ou presque.

Il faudra attendre ce fameux samedi 19 juillet 1952 d’allégresse populaire, pour boire aux robinets, l’eau douce des monts de Tlemcen de Beni Badhel. En 1941, la situation de l’eau à Oran est très gave. Elle est rationnée, une heure le matin et une heure le soir. Mais ce n’était pas le souci de tout le monde, dans le centre ville. Ceux qui avaient les moyens avaient l’eau de Raz-el-Aïn ou Misserghin qui était excellente. Par contre dans les quartiers, à la fontaine publique, c’était toujours à la limite de l’explosion sociale. La population a augmentée de façon exponentielle a cause de la guerre. Beaucoup de Français étaient venu  s’installer ici . Les allemands occupaient  la France.


Chemin faisant, je le trouve inquiet, plutôt perturbé, non pas à cause de moi, il a des soucis.  Il est intelligent et il se doute un peu de la teneur de notre conversation future. Elle ne va pas voler bien haut. Des paroles amicales, une discussion entre amis de toujours. Il est tracassé par les problèmes d’édition de son livre, « Le Mythe de Sisyphe» qu’il est en train de terminer ici. Le Minotaure qu’il a commencé en 1939, se verra censuré pour cause de virulence contre Oran et les oranais. Oran n’est pas Paris, et la France est occupée.  D’ autre part, la situation faite aux juifs le révolte. Sous Pétain, le décret de naturalisation est abrogé. Les juifs perdent leurs droits, licenciés de l’administration, les médecins sont soumis au numerus clausus, les élèves renvoyés des écoles. Une injustice à laquelle on ne pouvait rester neutres. Benichou André, le professeur de philosophie, ouvre en janvier 41, sous l’impulsion du grand rabbin Eisenbeth, une école privée.  Il prend contact  avec Camus et lui demande d’assurer des cours de Français. Camus accepte immédiatement. Il veut agir contre cette situation inique faite aux juifs.  Heureusement, quelques années plus tard tout rentre dans l‘ordre.  Mais quel gâchis!

Pour nous rendre au Cintra, je décide de prendre par le bd Front de mer, c’est un peu plus loin, mais tellement plus beau. L’abbé Lambert en eût l’idée, Fouques Duparc, le seul maire né à Oran l’a fait. Et puis, c’est un clin d’œil aux écrits de Camus. Ce morceau de boulevard, un véritable balcon sur la mer. Il sera agrandi plus tard. Le regard porte loin, à l’Ouest jusqu’à Mers-el- Kébir et à L’Est jusqu’au Cap roux. Le coup d’œil est royal. Comment peut-on dire après avoir vu cette baie superbe, qu’Oran est laide? C’est incompréhensible, ou alors on est dépourvu de sensibilité artistique. Est-ce-le cas de Camus? non, car il écrira des lignes empreintes de poésie sur les couchers de soleil. On presse le pas, et on arrive enfin, au bar par derrière, près du Lycée Lamoricière.  Le Cintra, un  bar tout en fûts, le luxe.

- On s’assoit ici ? me dit-il.
- Ok, on est bien. Prends plutôt cette table, je devrais dire ce tonneau. Il est plus retiré, on échappera aux fumées des voitures.

Le garçon, impeccable, le chaleco noir et la chemise blanche, vient prendre nos commandes. Deux BAO bien fraîches, dis-je. Messieurs, dit-il un peu pincé, «les BAO ici sont toujours bien fraîches». 

-Tu vois, amigo, je te l’avais dit, les oranais manquent d’humour.

Les deux grands verres de bière arrivent, pleins à raz bord, une mousse épaisse déborde. On boit ensemble une grande gorgée, puis on se regarde; c’est le moment. Il attaque le premier.

Allez Juanico, habla nene, je t’écoute.


Je ne suis pas insensible à cette marque d’affection exprimée dans le ico de mon prénom. C’est une marque d’intérêt et en même temps elle engage l’interlocuteur à la modération.


Albert, tu sais que je t’admire!  pour tes écrits, pour ce que tu représentes. Tu es un crack. Pourquoi as-tu écris toutes ces méchancetés sur Oran? Tu crois que nous les oranais sommes responsables ?  Réfléchis un peu. Même toi, lorsque tu es venu au monde à Mondovi, Alger ne t’a pas attendu pour se construire sans te demander ton avis.  De même pour nous. Et je vais te dire, tu décris une ville en plein développement, sans connaître les raisons des difficultés de son urbanisme. Tu as agis comme les romains: « veni, vidi,vici».  Tu es venu, tu as vu, mais tu n’as pas vaincu. Tu as exprimé, un point de vue de touriste désappointé, mal à l’aise dans une ville que tu n‘as pas voulu comprendre, ni saisir profondément. Tu ne la connais pas. Toi le fils d’espagnole, tu n’as pas vu ici les mêmes espagnols. Tu ne les aimes pas. Tu les a trouvé trop bruyants, vulgaires, et pourtant c’étaient des émigrants de la faim, qui ont trouvé une patrie. Ils sont heureux. il y en a du Sud et du Nord. Il faut croire, que l’histoire espagnole d’Oran, les a tout de suite englouti dans un moule différent de celui d‘Alger. Et puis tu as remarqué, les espagnols sont majoritaires dans la population oranaise, ce qui n’est pas le cas pour Alger. Même Jean Sénac que tu appelais «Hijo mio» l’as-tu vraiment aimé?  Il en doute.  Nous aimons notre ville, tu nous as blessé. Une ville n’est pas qu’immeubles, rues et boulevards. Une ville et tu le sais mieux que nous est tout ce qu’elle ne montre pas.  Les souvenirs de chacun, ce coin de rue, rappelle la promenade avec sa mère, celle-ci, le premier baiser de celui-là dans ce square.  Tu en conviens? tu aimes Alger! tu écris dans Noces,  « à Alger ce sont les amours secrètes avec une ville qui sont annoncées.... Une ville comme une mère, écrit Albert Memmi ne s’oublie pas.






à suivre,

Ma rencontre avec Albert Camus à Oran

Ma rencontre avec Albert Camus à Oran

L’auteur au Bd du front de mer, au loin le Cap Roux dit el cabo russo



L’occupation de l’Algérie, n’était pas programmée en Juillet 1830. Tu le sais. Ce n’est que progressivement et selon les pouvoirs en place, Monarchie, Restauration, Empire, République, que l’idée d’une occupation générale s’est faite. Je ne t’apprends rien.  De plus avec les militaires au pouvoirs, des généraux aux affaires, les détails de la beauté de la ville, la place des constructions ou leur orientation, n’étaient pas leur tasse de thé. Ils avaient d’autres soucis et en premier lieu, celui de combattre pied à pied, pour asseoir leur pouvoir.  Je crois même, j’en suis sûr,  qu’ils n’étaient pas sensibles à cette époque aux superbes couchers de soleils sur la baie d’Oran.  Ils devaient gêner le regard des artilleurs.

Oran doit la forme de son urbanisation à deux éléments incontournables. Le premier, c’est sa morphologie géographique.  Tu as vu! une montagne, des ravins, son fort espagnol, puis plus près le Château Neuf, encore une citadelle et il en manque. Des collines, des vallonnements. Il en a fallu détruire des murs d’enceintes pour agrandir la ville, vers l’Est des falaises, puis vers le Sud. Ensuite et c’est la raison principale, que tu aurais du prendre en compte, c’est que l’Algérie d’une part et Oran d’autre part ont été longtemps sous la tutelle du ministère de la guerre.  Il a fallu attendre les années 1865/70, pour que les maires fussent élus et non nommés ou désignés. C’était une caractéristique particulière à l’Algérie- Tu te rends compte, c’est le décret du 06 septembre 1936 autorisant le déclassement de l’enceinte militaire, qui a permis aux maires et aux conseils généraux élus de disposer des terrains, pour concevoir le plan d’urbanisation. La première décision prise par le maire Lambert, fut de raser les murailles qui enserraient la ville et entreprendre de grands travaux.  Mais c’était trop tard. Les militaires encore attachés au système de défense côtier par les citadelles et l’artillerie, ont eu beaucoup de mal à abandonner leurs prérogatives. C’est aussi la nomination d’un gouverneur civil dépendant du ministère de l’intérieur qui va permettre  ce changement radical. Ce n’est qu’à partir de ce moment que la ville se transforme. On ouvre les boulevards, celui des 40 mètres, on commence le Front de mer, on construit le Marché Michelet, les Halles centrales, la recette municipale, on s’attaque de front au problème de l’eau. Le problème central de la ville.

Moi, j’étais fier de lui dire tout ça. Pour qu’il comprenne, que la ville ne s’est pas faite en un jour. Qu’elle est l‘héritière de multiples invasions, qui ont marqué chacune leur empreinte  historique. Qu’elle a été bridée en quelque sorte. Mais de toutes façons, elle est belle. De grands boulevards sont tracés, des immeubles superbes sont construits. Les halls d’entrée, présentent quelquefois des escaliers à double révolution et disposent d’ascenseurs aux systèmes d’élévation différents; électrique, à eaux, à contre-poids. Les cuivres des boules de rampes d’escaliers reluisent, et souvent les marches sont en marbre de Kléber.

Albert ne disait mot. Il était noyé par ce flot de paroles enflammées. Nul ne pouvait savoir, s’il avait écouté, entendu ? tout ce discours devait l’ennuyer peut-être?  Pour lui, Oran représentait la ville de la fuite, de la gêne financière, de la solitude. Il était ailleurs.  C’était un philosophe, un journaliste, un psychologue, mais c’était aussi un poète. En deux phrases, il transformait une scène en drame ou en comédie. Sa réflexion sur les événements, son regard sur la rue étaient sa source d’inspiration. Il maîtrisait les mots. 
Il buvait sa bière, tranquille, en regardant deux beautés qui venaient de passer juste devant lui, en souriant. A lui? sûrement! il était habitué. Beau gosse, jeune, il avait une énergie à dévorer le monde. Alors vous pensez! deux gamines. Mais je tenais à mon exposé, et le lui dis.

Oui, oui, j’ai entendu. Ton exposé est superbe, mais n’empêche que j’ai raison. Oran tourne le dos à la mer, et il faut faire des kilomètres pour aller se baigner ou même pour mettre les pieds dans l’eau. J’en sais quelque chose. Je vais souvent à Bouisville en vélo. Et pour monter l’escargot, je me crève. Ensuite la costerica, sans dérailleur, je crache les poumons. Heureusement que je suis récompensé à l‘arrivée. Cette mer, ces filles... ces corps bruns sur le sable doré.

J’avais lu cette répartie ailleurs, dans ses carnets?

et je lui répète, la Cueva lagua, tu oublies? et la Tejera, Navalville, Fernandville, les Genêts ? il n’y a pas que Bouisville , Aïn el Turc, ou les Andalouses? D’ailleurs, c’est trop loin pour les oranais des quartiers. Tous n’ont pas de voitures, pour aller dans ses plages un peu chic..

Ah! tu vois, c’est loin la mer, tu le reconnais, dit-il triomphant.

Oui, je le reconnais, mais ce que je n’apprécie pas, c’est la manière dont tu l’as écris.
et tu insistes. C’est comme une accusation. Les oranais non seulement ne méritent pas leur ville, tu l’as écris, mais de plus, elle tourne le dos à la mer, c’est de leur faute.  Moralité, ce sont de buros flacos.

Touché. C’est vrai, vu de cette façon, tu as raison.  Je ne voulais pas accuser les oranais de quelque chose dont ils n’étaient pas responsables. J’ai constaté ce que j’ai vu, et j’ai écris d’une manière générale.  Je n’ai pas tout-à-fait tort, ni tout-à-fait raison. Mais ça reste un beau texte, de belles phrases, non? Comment  pourrais-je écrire autre chose?

Je vais t’aider. Oran, c’est ma ville natale. Je l’ai vu, se construire, se transformer, s’embellir. Le dimanche avec mes parents, on venait voir les chantiers au repos, et on était fiers. On rêvait avec les bateaux au départ des autres villes du monde, mais on n’avait pas envie de partir. C’était notre ville. On ne s’occupait pas trop de savoir, si elle tournait le dos à la mer ou pas. On était trop occupés en semaine, à travailler et travailler dur.  Et puis tu généralises trop. Oran n’est pas une entité, un bloc. Elle est multiple. Quelle diversité! entre les vieux quartiers de la calère, le centre ville et les quartiers périphériques, des populations différentes, des maisons différentes, mais avec le même amour de la ville. Et puis à Oran, dans la journée, les populations multiples se croisent, se mélangent, Arabes, Juifs, Français, Espagnols, Procidiens, mais la nuit tout le monde rentre chez soi.  Même les morts sont séparés dans des cimetières différents. Chacun le sien.

-  A  Alger c’est la même chose.

Je ne sais pas, et ça ne m’intéresse pas. Je te parle d’Oran et de ce que tu as écris. contre nous N’as-tu pas l’impression d’avoir mélangé, ta maladie, ton ennui, ton inactivité professionnelle, ta situation familiale? d’avoir mis tout ça dans le même sac, et écris dans cet état d’esprit? Tu nous as fait payer tout çà. Un règlement de compte, de ton mal-être par ville interposée!

C’est possible, Jean Pierre. Je retire, une partie de ce que j’ai dis. Tu m’as convaincu. Ce n’est pas la faute des oranais, et Oran n’est pas que le centre ville. Et c’est vrai aussi que je ne connais pas les quartiers. D’ailleurs, je ne connais pas encore le quartier juif.
Tu te rends compte, le plus vieux quartier de la ville haute. Il fut construit fin XVIIIème et selon un plan géométrique  précis.
- Je me suis baladé sur la rue d’Arzew, la rue Alsace Lorraine et alentour. Je connais bien les plages de l’Ouest. J’ai maudit plus d’une fois à bicyclette, le faux plat après la pêcherie, puis la montée vers le fort Lamoune, mais je n’ai jamais eu le temps d’aller plus loin. Je le regrette maintenant.

Je te pardonne, Albert, et comme je te comprends. Povretico que tu es. Mais en même temps, je t’admire. Pouvoir écrire, réfléchir, entouré de cette catelfa de femmes, quel courage! quelle patience! La phrase que tu as écrite: «"Ce qui m'intéresse, c'est d'être un homme."  dans ton livre, La Peste, me va comme un gant. Je pense comme toi.

En disant cela, j’imaginais la façon dont il vivait. Entre sa belle-mère, sa nouvelle épouse,  la femme de ménage, les amies, dans un appartement relativement petit et sans toute l’intimité désirée. On ne devait pas rigoler tous les jours.  De plus, Albert avait sa fierté comme on dit chez nous. Il n’avait pas un sou, et vivre aux crochets de la famille de son épouse, le rendait malade. C’est une des raisons qui le poussait à déserter le logis pour aller se promener à la plage et échapper à son ennui. Les deux appartements communiquaient, il n’avait jamais l’impression d’être chez lui. Son beau père, Mr Faure, à qui on devait l’ensemble monumental des immeubles qui se situent entre le numéro 61 et 73 de la rue d’Arzew sur les arcades Audéoud, avait bien fait les choses. Il s’était réservé deux appartements de surface différente et il les avait prévu communicants.  Albert et Francine,  vivaient dans le plus petit. Mais s‘ennuyer à Oran avec sa jeune épouse ? ils s‘étaient mariés à Lyon, le 3 décembre 1940.

De plus, ici à Oran, sans ses amis, sa ville, son journal, sans occupations salariées, il se morfondait. Il n’aimait pas Oran. C’était clair.  C’était un étranger chez nous.  Pourtant, cette étape obligée, en temps de guerre, va lui inspirer les plus belles pages de son œuvre:  la Peste, il termine le Mythe de Sisyphe. Mais le mystère demeure pour le Minotaure ou la Halte d’Oran, qu’il entreprend en 1939, soit près de 2 ans avant de venir à Oran, et déjà plein d’une critique acerbe contre la ville et ses habitants.  Quel cadeau « empoisonné» pour notre ville. Grâce à lui, elle est connue dans le monde entier. Le critique japonais, Hiroki Toura (La quête et les expressions du bonheur dans l’œuvre d’Albert Camus-2004) souligne que dans le Minotaure, Camus se moque de la ville et de ses habitants. De même, dans les premières pages de la Peste justement, il n’est pas tendre avec elle: « A  première vue, Oran est, en effet, une ville ordinaire. (...) La cité elle-même, on doit l'avouer, est laide. (...) Un lieu neutre (...), on s'y  ennuie». Il va se rattraper par la suite dans ses carnets, et lui rendre un peu de justice, bien que rien n’échappe à son regard malveillant. Même les devantures des boutiques l’intéressent: « Ville extravagante où les boutiques de chaussures exposent d'affreux modèles en plâtre de pieds torturés«   Naturellement à Alger, ce genre de boutiques n’existe pas Pour les pieds torturés des algérois par la naissance ou accident, les plâtres son présentables.  Ils sont beaux. Et puis

Devant ce flot de critiques négatives, il se reprend et s’interroge: il écrit:  «à première vue.../....Oran n’est pas une ville ordinaire.   Ce qui sous-entend, on l’espère  qu’ «à deuxième vue», on lira quelque chose de mieux!  Si on lit bien, Le plus gros Pourtant, une grande partie de son œuvre littéraire est créée à Oran, on le sait maintenant. Alors pourquoi cette haine de la ville et de ses habitants?  C’est étrange. Je pense qu’ Oran n’a rien à voir dans cette affaire. Ce n’est qu’un faire valoir. Ce qui doit être pris en compte, pour comprendre ces écrits négatifs, c’est son état psychologique, sa situation personnelle, familiale et financière, et aussi ses lectures des actualités de la ville, qu’il a nécessairement faites avant de venir. Il est perturbé. Sans oublier que nous sommes en guerre, et qu’une épidémie de typhus va s’abattre sur Oran en 1941.  Ce qui entre autre va donner des idées à l’auteur pour son roman «La peste».


Mais, et cela est plus grave, d’autres ont émis des analyses bien plus pertinentes que les miennes.

Son œuvre,  depuis le prix Nobel qu’il obtient en 1957, est traduite dans des dizaines de langues. Il est considéré comme le chef de file des humanistes de l’après-guerre. Sa renommée éclipse celle de nombre d’écrivains célèbres, comme Jean Paul Sartre. Il reste toute sa vie, un combattant de la Liberté. Il n‘a pas fait la guerre pour les raisons que vous connaissez, mais il a été un résistant à l’envahisseur dans son engagement à Combat, le journal de son ami Pia, dans lequel il écrivit des articles fulgurants, sous des pseudonymes, censure oblige.  On lutte avec des armes, mais aussi avec sa plume.  Dans ce rôle, il fut déterminant. Il eût sa place.  Quel homme!





à suivre,

Ma rencontre avec Albert Camus à Oran

Publié le 24/08/2009 à 12:22 par badiacaricaturesafn
Ma rencontre avec Albert Camus à Oran

La place des Victoires - Sous les arcades à droite vivait A.Camus


Toutes ces considérations si importantes, me venaient à l’esprit, alors que nous étions attablés dans cette brasserie huppée d’Oran. Pendant ce temps, Camus griffonnait sur une feuille de papier quelques lignes. Peut-être avait-il recopié quelques une de  mes remarques?  peut-être après cette conversation, et comme pour s’excuser, lui doit-on cette description admirable du soir qui descend sur la baie d’Oran, une des plus belles du monde, et que l’on peut lire dans ses carnets d’avril 1941: « Tous les matins d'été sur les plages ont l'air d'être les premiers du monde. Tous les soirs d'été prennent un visage de solennelle fin du monde. Les soirs sur la mer étaient sans mesure. (...) Le matin, beauté des corps bruns sur les dunes blondes. (...). Nuits de bonheur sans mesure sous une pluie d'étoiles. Ce qu'on presse contre soi, est-ce un corps ou la nuit tiède ? (...) Ce sont des noces inoubliables."    Ah! que c’est beau!  et encore, il ne parle que des plages du littoral,  ce qui est réducteur.

Et moi, je renchéris: je n’oublierais jamais les matins et les soirs à la cueva lagua, à la Tejera, à Navalville, les piropos lancés aux filles, nos fou-rires, notre bonheur d’être vivants, le soleil qui descend sur la pierre plate, la pierre Napoléon ou la pierre carrée, un poème sans rimes.  Cette lumière si douce qui entoure les pêcheurs maintenant silencieux:  nos pères.


Il est temps de partir. On remonte le boulevard Galliéni, pour aller à la place d’Armes prendre le tram. Albert ne dit rien, il est pensif. Tout ce discours enthousiaste pour la défense de la ville l’a bouleversé. J’ai pu enfin dire ce que j’avais sur le cœur, sans haine, sans agressivité. Camus appartient aussi aux oranais. Je le lui dis. Je ne pouvais pas laisser passer «toutes ces idioties» dites sur Oran, comme l’écrit Gary. Il le comprend. En arrivant sur la place, les lions sont superbes à cette heure. Grâce au soleil de midi, ils brillent de mille feux,  et imposent leur tranquille stature.  Je regard Camus, je regarde les lions. Il a compris. Moi je trouve ces bronzes magnifiques, c’est un peu de Paris à Oran. Pour lui, c’est une œuvre sans importance. Il n’aime même pas Caïn le sculpteur qu’il trouve sans esprit.  Décidément, rien ne ici ne trouve grâce à ses yeux. Mais que lui a-ton fait, pour mériter une telle position?



On s’est tout dit. Ou plutôt, je lui ai tout dit et fermement. Il est temps pour moi, de repartir vers mon quartier. Lui va rejoindre Francine, ses écrits et ses pensées philosophiques. Le désire-t-il? j’en doute maintenant.  Et puis il veut partir en France. D’ailleurs, il a déjà une promesse d’emploi à Paris.

Quelle journée mémorable!  Pour moi, elle se termine avec un goût amer, car les paroles s’envolent, mais les écrits restent.  Et les écrits d’Albert Camus sur Oran sont définitifs. On ne peut plus rien changer.  Son séjour dans notre ville, aura duré 15 mois. 15 mois riches en production littéraire. Oran à son corps défendant et malgré tout ce qu’il a écrit sur elle de négatif a été sa muse. La Halte d’Oran ou le Minotaure, et l’incident de la plage ? le meurtre, n’a-t-il pas été un modèle pour l’étranger? et le Mythe de Sisyphe? . Et Oran de la Peste? Oran restera le témoin de cette œuvre immense.

C’est tout cela que je veux retenir, l’œuvre littéraire. Oran notre ville natale, regarde enfin vers la mer. Le boulevard du front de mer a été allongé. Une véritable invite pour les yeux un lieu de rencontre pour les familles, et un enchantement pour le promeneur. 

Pouvons- nous après ces cruels écrits sur notre ville rester amis? Jean Sénac, dit Yayia el Ouahrani, comme il aimait à se présenter lui-même et que Camus appelait «hijo mio», a écrit en parlant de Camus  "Comme il y a l'impossible amour, il y eut l'impossible amitié."
Je crois qu’il a raison.  Camus se situait ailleurs, dans son monde, un monde de création de réflexion supérieure, un monde d’inventeur de pensée. Peux-t-il rester une place pour le quotidien? l’amitié ? la rencontre fortuite ? Je ne crois pas.  Les fondateurs d’idées nouvelles ne le font pas exprès, ils sont ailleurs.

Camus, Roblès, Sénac, Badia, et tant d’autres anonymes, tous orphelins, élevés par une mère espagnole, femme de ménage. La guerre de 14/18 et celle de 39/45 a fait des ravages de ce côté-ci de la Méditerranée. Il faut s’en souvenir.





Le lecteur a compris. Je suis oranais et j’aime ma ville natale. Je la défends. Je m’inscris dans le bataillon des oranais, qui écrivent sur Oran et expriment tout leur amour pour cette ville.  Je suis maintenant assez âgé et j’ai roulé ma bosse. Je n’ai jamais encore rencontré des gens qui aiment aussi fort leur ville. Et pourtant, 47 ans sont passés, depuis que nous l’avons perdue

Je situe cette rencontre imaginaire en juin 1941. Mais cette année,  ce vendredi 12 juin c’est écrit derrière la photo, j’avais 4 ans. Ma mère m’a emmené chez Raoul le photographe du Bd Clémenceau. Puis, nous sommes allés rendre visite à ma tante Marie, qui habitait la place des Victoire. On devait aller ensembles voir un film au Vox, un des 52 cinémas d’Oran, au 122 de la rue d’Arzew. Nous sommes passés devant l’appartement de Camus. Il était là. Un peu plus bas sur la droite. L’immeuble des Faure est à gauche. En levant la tête, j’aurais pu voir ce jour-là, Albert Camus au balcon , comme vous le voyez sur la photo. Donc, ma rencontre!? presque possible! presque vraie?

Mon séjour n’est pas terminé, j’ai un autre rendez-vous aussi important dans les prochains jours à Oran. Je vais rencontrer, Miguel de Saavedra Cervantes, un homme à la vie extraordinaire, un homme sympathique. Je l’aime. Il est à Oran, en mission spéciale, envoyé du Roi. Un espion en quelque sorte. Il est arrivé cet hiver de 1581. Il a 34 ans et déjà un passé douloureux avec cette terre d’Afrique. Lui, «l’Espagnol courageux». Il faut que je me dépêche, on m’a dit qu’il ne reste pas longtemps. Il habite à la Marine, logé dans un  fort.

Petit lexique pour les lecteurs non-oranais.

-Pierre Pardo dit de Linarès, né en 1924 à Chollet, un quartier d’Oran, est un chanteur et musicien de flamenco et de musique arabo-andalouse ...
-qui se tapait: expression qui signifie,manger avec plaisir
-Pos- on mettait ce mot à toutes les sauces. Il souligne une affirmation
-Emmanuel Roblès: né le 4 mai 1914 à Oran (Algérie) et mort le 22 février 1995 à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine)- écrivain- dirige la collection Méditerranée au Seuil. En 1947, il fonde la revue littéraire» Forge».
-Ay Oran- hymne d’amour à la ville d’Oran.
-de gorra: s’inviter, s’incruster dans une fête sans y être invité.
-Diego Bernal:  un excellent guitariste de musique populaire espagnole.
-Gaouri- en arabe désigne l’étranger, le chrétien.
-B.A.O- Brasserie algérienne d’Oran, fondée par la famille alsacienne Heintz.
-Con el palo- avec le bâton
-Povretico que tu es, con  esa calor- mon pauvre ami, avec cette chaleur.
-no te enfades varon, ya vengo- ne te fâche pas, Homme, j’arrive.
-burla: plaisanterie
-ola, nene, como il va le tapon de balsa? -salut petit, comment va le bouchon de vidange du bassin? 
-pataouète- langue des algérois, constitué des différents idiomes de la capitale. Voir Lanly- le Français parlé en Algérie (Thèse).
-Jaïco- langue des oranais, de même constitué des idiomes de la ville mais avec une prédominante espagnole.
-Amédée Moréno- auteur pied-noir «du parler d’Oran et des oraniens»- 2 tomes. Livres incontournables.
-chaleco -gilet
-buras - âneries
-leche- purée, zut, expression courante, usuelle.
-que tal- comment vas-tu?
-Juanico- diminutif affectueux de Jean
-habla nene-  parle petit
-ico- suffixe affectueux-
-l’escargot- une route pentue en lacet qui part du veux port d’Oran pour rejoindre  les plages- c’est une des premières routes construites par le génie militaire.
-costerica- la petite côte
-Povretico que tu es- mon pauvre ami.

Première page | <<< | 1 2 3 4 | >>> | Dernière page


DERNIERS ARTICLES :
Kristel et Canastel des villages près d’ Oran
Une vue aérienne de Kristel - (photo de Arthus Bertrand)Kristel et Canastel des villagesprès d’ OranCanastel est le nom hispanisé de Krichtel.Lorsque les espagnols rencon
L’Affaire du capitaine Doineau ( Première partie)
Gravure d’une diligence de l’époque. Le dessin en noir et blanc, dramatise la situation(1).       ________________________________________________________________________
L'Affaire du capitaine Doineau (Deuxième partie)
  _________________________________________________________________________ 16......................suite de la page 16 de la première partie L'agh avait déjà échappé à p
L'Affaire du capitaine Doineau (Troisième partie)
31 opération d’envergure.  Le général Yussuf(111) y participe avec ses troupes indigènes et ses Spahis(112). En juillet, la Kabylie(113) est vaincue, mais pas soumise.Que
Les juifs du roi d'Espagne à Oran de 1509 à 1669
Cette étude est une présentation du livre de Jean-Frédéric Schaub, Directeur d'études EHESS, paru en1999, Hachette-Littératures, collection “Histoire”, 240 pages. Les j
forum